Depuis toujours, la Chine fascine l’Occident. Cependant
les rencontres mutuelles entre les deux mondes ont longtemps
été rares. Les Romains qui importent la soie
à grands frais du mystérieux pays des Sères
n’en savent pas beaucoup plus sur son origine. Plus
tard, quelques voyageurs aventureux – Marco Polo est
du nombre – ramènent de leurs périples
des récits et des descriptions qui font rêver
l’Europe. Il faut néanmoins attendre la fin
du XVIe siècle pour qu’on puisse
enfin disposer d’informations fiables sur l’Empire
du Milieu.
Tandis que la Chine, en la personne de son empereur, feint
d’ignorer le reste du monde, l’Europe met alors
ses savants au service de la recherche sur la civilisation
chinoise. L’intérêt se trouve stimulé
par l’arrivée massive de produits venus d’Orient
(tissus, porcelaines, thé...). Comme ceux-ci restent
d’un prix élevé, on cherche très
vite à les imiter afin de satisfaire une demande
grandissante. Pendant des décennies, les artisans
européens tentent donc de percer le secret de la
laque et de reproduire le glacis de la porcelaine.
De plus, à côté des savantes et sérieuses
études, à côté des nombreux objets
importés qui font la joie des collectionneurs et
qui définissent leur pays d’origine, à
côté des contrefaçons, il existe une
autre Chine, une Chine rêvée. Utilisant l’imagerie
et les symboles qu’ils trouvent dans les quelques
ouvrages disponibles, les artistes européens vont,
dès la fin du XVIIe siècle et durant
tout le XVIIIe, s’aventurer sur une tout
autre voie, celle de la fantaisie. Laissant leur imagination
s’exprimer, ils abandonnent l’imitation pure
et simple des modèles existants, quittent le domaine
de la description pour celui du fantasme et de la réinterprétation.
Ils utilisent donc les formes et les motifs chinois pour
créer leur propre vision de ce monde lointain. Se
constitue alors une image de la Chine qui n’a plus
rien à voir avec la réalité et qui
n’en est pas moins intéressante ni moins révélatrice
pour autant. On voit ainsi apparaître sous le pinceau
des peintres des scènes qui n’ont de chinois
que le nom, des "mariages chinois", des "chasses
chinoises", des "foires chinoises" dont l’accoutrement
des protagonistes et les édifices de l’arrière-plan
n’évoquent que de très loin le lointain
Cathay. Certes, ici, un ensemble de pavillons et de pagodes
décore le fond d’une scène, là,
une docte assemblée de mandarins discute gravement
en dégustant du thé, ailleurs encore, un dragon
déroule ses volutes en compagnie d’autres animaux
fabuleux mais il s’agit la plupart du temps d’oeuvres
originales sorties de l’imagination des artisans et
non pas de serviles copies.
Même les jardins d’Europe seront atteints par
cette mode exotique. Le jardin à la française
si géométrique et si prévisible cède
le pas durant la seconde moitié du XVIIIe
siècle au parc à l’anglaise ou, pour
mieux dire, au parc anglo-chinois. Quelques architectes
anglais, fort impressionnés par l’agencement
des jardins visités au cours de leurs voyages, vont
s’inspirer de ce qu’ils ont vu là-bas
pour créer des parcs d’un nouveau type. Désormais,
les allées abandonnent leur rigueur rectiligne pour
se faire sinueuses, les parterres perdent de leur sévérité
pour ressembler à la nature, les promeneurs découvrent
des points de vue au gré de leurs déambulations,
de petits édifices - où l’on peut prendre
des collations et se livrer à d’agréables
passe-temps - agrémentent les pelouses et les bosquets.
Plus de sévérité mais au contraire,
l’imprévu, le méandre et l’arabesque.
Cette vogue de la chinoiserie constitue l’un des aspects
de la rocaille et du rococo. Elle connaît un succès
lié à d’autres phénomènes.
Le goût de l’exotisme mis à la mode dans
la littérature et les débats philosophiques
l’explique en partie, au même titre que la lassitude
progressive des éléments décoratifs
classiques ou encore que la mise en place de relations commerciales
régulières avec l’Orient.
Comme toujours le public va se fatiguer des extravagances
et en revenir à plus de mesure. Le déclin
de la chinoiserie s’affirme avec la naissance du néoclassicisme.
D’ailleurs, avec de meilleures connaissances et des
études plus précises à son propos,
la Chine perd, aux yeux des penseurs européens, son
aura de contrée modèle et de pays de cocagne.
Les armes prennent alors le relais et de sanglants conflits
d’intérêt émaillent tout le XIXe
siècle. A cette occasion, l’Europe montre son
désir de se tailler un part du gâteau asiatique
aux dépens d’une Chine moins avancée
sur la plan technologique. Certes, les motifs d’inspiration
chinoise ne quittent pas les arts décoratifs pour
autant mais ils vont se vider de sens et perdre leur dimension
de fantasme.